Conclusion

Conclusion

La Côte-d’Or a la chance d’avoir hébergé depuis deux siècles et sans discontinuité, des amateurs chevronnés et même parfois éminents, s’intéressant aux longicornes.

Les observations accumulées permettent maintenant d’évaluer avec une profondeur de champ suffisante la richesse de cette famille dans notre département et de dégager quelques tendances sur son évolution.

Relevons tout d’abord que c’est au total 143 espèces de cérambycidés qui ont été découvertes au cours de ces deux siècles.

Plus précisément ROUGET en a signalé 102 en 1860 (dont O. molybdaena suite à une erreur de détermination qu’il reconnut lui-même plus tard), puis 15 autres après la parution de son livre (dont P. punctulatus qui s’est avéré être O. cinerea). Comme sa collection comporte par ailleurs E. punctipennis qu’il n’a pas répertorié, on peut arrêter à 117 le nombre d’espèces présentes dans le département au XIXème siècle.

Au XXème siècle (compris jusqu’à ce jour) ce sont 134 espèces qui sont mentionnées : 108 seulement sur les 117 précédemment découvertes, mais 19 autres en 1990 (outre E. punctipennis et O. cinerea), et aujourd’hui 7 de plus encore.

D’autre part on observera que depuis 1950, 126 ont été trouvées ou retrouvées : on peut dès lors penser que c’est à peu près la population actuelle de la Côte-d’Or.

Par comparaison, au plan national, PLANET (1924) et PICARD (1929) recensaient environ 235 espèces pour le XIXème siècle et VILLIERS (1978) en mentionnait le même nombre pour le XXème. Aujourd’hui on en décompte semble-t-il 242 (BRUSTEL, BERGER & COCQUEMPOT, 2002).

La première remarque qui s’impose est donc que la Côte-d’Or accueille, avec une certaine constance, au moins la moitié des cérambycidés de France.

Si pour mieux appréhender notre faune départementale, on classe les espèces découvertes au cours de ces deux siècles en fonction de leur apparente – et bien que subjective – abondance, on obtient le tableau suivant :

(Les espèces récemment découvertes dont le statut reste à définir sont regroupées avec les RRR)

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Ce simple tableau met alors en évidence les composantes de cette faune et suggère les principales questions qui peuvent se poser sur son évolution.

On remarquera tout d’abord que 81 espèces n’ont pas changé de statut en deux siècles. (Diagonale en rouge foncé)

Si on y ajoute les 8 autres espèces dont la fréquence n’a guère varié (en rouge clair sur le tableau), c’est-à-dire celles qui sur un siècle, sont devenues un peu plus ou un peu moins rares, mais sont toujours présentes, on obtient le nombre que l’on peut considérer comme autochtones et stables en Côte-d’Or depuis longtemps… : 89 !

Se posent ensuite les questions suivantes :

  • 9 espèces ont apparemment disparu (en violet sur le tableau), 9 espèces sont devenues bien plus rares (en rouge foncé-marron) alors qu’à l’inverse 10 espèces sont devenues beaucoup plus courantes qu’autrefois (en bleu-vert), enfin 26 espèces sont apparues (en bleu). Quelles sont ces espèces ? Ont-elles un lien commun ? Peut-on trouver une explication à cette évolution ?
  • Les 9 espèces qui n’ont pas été retrouvées (du moins avec certitude) au XXème siècle sont :

G. virginea ( ? voir p. 19), S. attenuata, N. ulmi, T. holosericeus, C. miles, R. alpina, C. herbstii, I. fuliginator et A. reticulatus.

Ces espèces étaient déjà toutes notées «RRR» au XIXème siècle et il n’est pas surprenant, de prime abord, qu’on ne les ait pas redécouvertes.

Nous savons toutefois (VILLIERS, 1978) que C. herbstii a disparu de France sans qu’on en connaisse la raison alors qu’il était autrefois signalé de nombreux autres départements : sa disparition n’est donc pas un phénomène local.

Pour les autres, s’agissant soit d’espèces toujours très localisées (N. ulmi) soit d’espèces dont la présence était manifestement accidentelle à l’époque (C. miles, R. alpina, etc.) il reste très possible de les redécouvrir de nos jours. Pour ces dernières, le développement des échanges commerciaux et les nombreux axes de communication qui traversent maintenant la Côte-d’Or sont notamment susceptibles, bien plus qu’autrefois, de favoriser leur introduction. L’évolution de certains biotopes permet même sans doute leur adaptation (G. virginea par exemple).

  • 9 espèces se sont sensiblement raréfiées d’un siècle à l’autre :

P. revestita, P. rufipes, H. molitor, A. scabricorne, S. cacharias, C. rhamni, S. octopunctata, P. kaehleri, G. umbellatarum.

Ces espèces étant de genres différents et ayant des éthologies très diverses, il peut paraître vain d’essayer de trouver une explication à leur commune raréfaction. Cependant, et même si tout n’est pas limpide, il semble que la main de l’homme n’y soit pas étrangère, du moins pour certaines d’entre elles.

En effet, si on remarque en relisant ROUGET, à propos d’ A. scabricorne : « cet insecte devient chaque année plus rare, par suite de la destruction d’une grande partie des tilleuls de nos promenades », et pour S. octopunctata : « cette espèce, qui n’était pas rare autrefois dans les environs de Dijon, l’est devenue depuis que les tilleuls disparaissent … » ou encore en relisant VILLIERS au sujet de P. revestita : « …dans les parcs, les vergers, le long des routes ou des avenues, rarement en forêt »… on peut penser que les espèces qui vivaient dans les vieux arbres, certes souvent dépérissants et donc potentiellement dangereux, ont perdu leurs biotopes depuis que pour des raisons de sécurité, les parcs et avenues sont mieux entretenus.

En forêt, et là pour des raisons de rentabilité, il en est de même.

A cela s’ajoute le fait que certaines essences n’ont plus la faveur du public ou d’intérêt économique. Ainsi beaucoup d’arbres n’ont guère le loisir de connaître l’emprise du temps… les espèces qui y étaient inféodées non plus !

Si l’on pense ensuite à l’usage devenu fréquent des pesticides, il n’y a rien d’étonnant à ce que des espèces telles que S. cacharias, P. kaehleri, ou H. molitor soient devenues pratiquement introuvables.

  • 10 espèces sont, au contraire, devenues nettement plus courantes qu’autrefois :

L. annularis, A. striatum, M. minor, O. bruneum, R. inquisitor, P. livida, A. rufipes, A. sexguttata, H. bajulus, P. cerambyciformis.

Il est frappant de constater que la moitié d’entre elles sont inféodées aux conifères. Le développement des plantations de résineux intervenu dans le département à partir de la fin du XIXème siècle n’est évidemment pas étranger à la présence de plus en plus significative de la faune des abiétinées.

Pour certaines autres, on ne peut s’empêcher de penser que leur plus grande fréquence n’est peut-être qu’apparente et simplement due au fait que leur habitat n’était tout simplement pas ou peu prospecté auparavant.

L’exemple le plus frappant en est L. annularis qui reste depuis longtemps cantonnée à la forêt de Longchamp – St-Léger-Triey et se trouvait bien éloignée des lieux de prospection de nos collègues du XIXème siècle dont les moyens de locomotion restaient limités. C’est sans doute aussi le cas d’A. sexguttata que l’on trouve plus fréquemment côté Saône, en zone humide qu’ils n’ont guère visitée.

  • 26 espèces nouvelles ont été découvertes au XXème siècle (les sept dernières étant H. pallidus, M. galloprovinciallis, E. perroudi, L. femoratus, P. caroli, P. globulicollis et T. starkii) :

C’est un nombre relativement important et j’y vois trois explications :
a) Tout d’abord l’extension, en un siècle, de l’aire de répartition de certaines espèces:

- pour l’une d’elles, P. detritus, cela résulte d’un mouvement qui a été constaté au plan national. (Cette espèce venant de l’est, s’est répandue sur tout le territoire, là aussi sans qu’on en connaisse la raison). Ce n’est donc pas non plus un phénomène local.

- mais pour la plupart, c’est sans conteste encore l’introduction des abiétinées dans le département qui en est la cause puisque 12 espèces sur les 26 nouvelles y sont inféodées :

S. rubra, A. rusticus, S. buprestoides, T. castaneum, T. fuscum, P. fasciculatus, P. decoratus, A. griseus, C. aeneum, M. galloprovincialis, P. perroudi, P. caroli

- Certaines autres enfin, ont sans doute dépassé leur aire de répartition habituelle à la faveur de conditions climatiques exceptionnelles : C. varius, H. tristis, C. filum, D. fugax, P. globulicollis.

(A Dijon, la température annuelle moyenne a connu une hausse de 0,8°C au cours du XXème siècle, mais surtout 8 des 20 années les plus chaudes entre 1883 et 2004 sont postérieures à 1990).

b) Ensuite la plus large diffusion des connaissances sur les cérambycidés a permis d’entreprendre des recherches plus ciblées (sans parler de l’emploi de méthodes de chasse parfois mieux adaptées) :

La présence de L. femoratus a ainsi été détectée dès que sa description a été signalée alors qu’il était resté inaperçu dans la collection de l’un d’entre nous pendant 50 ans !

C’est sans doute aussi le cas de T.starkii, le dernier répertorié. Il en avait été de même auparavant de S. ferrea (ex S. dubia) qu’une description plus précise, et bien que prêtant toujours à discussion, avait permis de mieux identifier. Et c’est encore ainsi que M. bipunctata n’a été trouvée dans le département que depuis que son biotope, mieux connu, a été prospecté (la bourdaine, au cas particulier).

c) Enfin le hasard a joué, ici comme ailleurs, un rôle essentiel dans certaines découvertes :

C’est le cas, comme souvent, des espèces qui restent rares et localisées partout en France :

T. pallidus, S. punctata, P. virgula, P. fasciatum, P. globulicollis

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Mais à l’inverse, c’est probablement seulement un peu de bonne fortune qui a manqué pour redécouvrir au XXème siècle la plupart des neuf espèces qui avaient été précédemment signalées et surtout déceler celles, sans doute plus nombreuses encore, que la Côte-d’Or abrite à notre insu depuis peut-être déjà longtemps.

Avec le développement des abiétinées le potentiel des découvertes qui restent à faire dans le département apparaît en effet important…mais même sans cela et à titre d’exemple, le biotope de ce magnifique Necydalis major que j’ai eu la chance de rencontrer ailleurs cette année (et dont je suis si fier que je l’ai mis en couverture) n’existe-t-il pas ici, quelque part, depuis toujours ?

Alors j’invite tous les amateurs à poursuivre les recherches, et comme il y a seize ans, je tends le relais à celui qui fera la prochaine mise à jour de ce « Catalogue des Cérambycidés de la Côte-d’Or » en l’assurant qu’il y trouvera autant que moi-même matière à loisir, plaisir et enrichissement.

Et puis bien sûr, je remercie vivement tous les membres ou anciens membres de la Société Entomologique de Dijon (S.E.D) qui, par leurs notes, observations ou remarques diverses ont largement contribué à sa réalisation.

 

Hervé BOUCHY
2, Bellefontaine
21490 BELLEFOND

19/08/2005 et relecture le 4/08/2006
(Dernière mise à jour du catalogue : décembre 2012)

 

image347 Quelque part en Côte-d’or,Sur une branche,

Tels des cervidés à la période du brâme

 

 Ils s’accouplaient tout feu, tout flamme,Un dimanche,

Demain, O.cinerea se trouvera encore !image349